La frégate Amarr flottait dans les docks comme un oiseau de proie. C’était un navire de petite taille, un vaisseau de guerre rapide conçu pour repousser les attaques sporadiques des raideurs venus de l’espace Minmatar.
Regroupé en bas de la passerelle, une délégation d’officielle attendait l’ouverture du sas.
La présence de la flotte Impériale inquiétait les dirigeants de la station dont la survie dépendait en bonne partie de la bonne volonté des grandes maisons Amarr.
Un nuage de condensation s’élevait au dessus des hommes qui discutaient en sautant sur place pour vaincre le froid polaire qui régnait sur les quais. Ils appartenaient tous à la république Anmatar créée de toute pièce après la défaite Amarr contre leurs esclaves Minmatar. Une guerre qui semblait avoir mis un frein à la politique d’expansion Impériale. Aucun des hommes présents ne se faisaient d'illusion sur leur indépendance. Leur nation était tolérée en frontière de l’espace Impérial, mais même vaincus les Amarr pouvaient encore montrer les crocs. La survie des Anmatar dépendait entièrement de leur loyauté face à leurs anciens maîtres.
Le sas de la frégate s’ouvrit sur une femme sanglée dans la tunique bleue des forces impériales : veste à col montant et jupe qui descendait à hauteur des genoux.
Derrière elle, deux autres silhouettes se dessinaient dans la pénombre de la coursive.
Elle marqua une pause, laissant le tas de rampants trembler devant sa présence et celle de son navire. C’était une simple frégate, conçue pour la chasse aux pirates, mais pour ces hommes entassés les uns sur les autres dans leur cage de métal, elle représentait la puissance des Amarr. Derrière chaque canon se cachait un empire de guerriers poussés par la foi divine, par la croyance en un dieu qui leur permettait les pires d’atrocités.
La jeune Khanid savait tout cela. Elle n’éprouvait que le plus profond dédain pour cette race qui autrefois avait aidé les siens à asservir les Mimmatars. Elle pouvait encore sentir la peur qu’elle leur inspirait, et c’était une odeur qu’elle appréciait.
Satisfaite de son examen, elle s’engagea sur l’étroite passerelle. Les bruits de ses bottes résonnaient sur le métal, faisant trembler la fragile structure qui surplombait le vide.
Un creux dans l’estomac, le chef du petit groupe s’avança vers le trio de militaires, s’inclinant à plusieurs reprises en signe de respect. Insensible à son flot de compliments et formules de politesses des plus standards, les trois femmes s’arrêtèrent sur les quais, dos à leur navire dont la silhouette menaçante se dessinait en toile de fond.
D’un signe de la main, l’adjoint les invita à le suivre vers les grandes portes de métal qui donnaient accès aux zones d’habitations. Puerto Esperanza était une station de taille moyenne qui orbitait autour d’une planète morte que personne n’avait pris la peine de nommer. Sur les cartes galactiques elle portait un simple numéro au dessus d’une série de coordonnées tridimensionnelles. Bien que perdue aux frontières de l’espace Anmatar, elle bénéficiait d’un trafic important, en majorité des indépendants qui essayaient de trouver une cargaison en marge des grandes corporations qui contrôlaient les voies commerciales. Alors qu’il s’enfonçait dans les entrailles de l’édifice, l’homme se lança dans un long discours sur la santé financière du cartel qui gérait les installations et son dévouement éternel au peuple Amarr. Impassibles, aucunes des trois femmes ne lui prêta attention. Leurs visages aux yeux légèrement bridés n’exprimaient aucun sentiment, juste une parfaite indifférence.

Après une vingtaine de minute de marche dans les étroites coursives de la station, ils s’arrêtèrent devant une porte couverte de lambris de bois artificiel. L’adjoint échangea quelques mots rapides avec le reste de la délégation et activa le mécanisme d’ouverture. Noyé dans le respect, il invita les trois femmes à entrer, saluant encore plus bas l’homme au cheveux dorés qui se tenait derrière un immense bureau transparent. Installé dans un fauteuil confortable, il prit le temps d’examiner les visiteuses vêtues de l’uniforme bleu de la flotte.
Il reconnut les traits asiates des Khanids, un des royaumes Amarrien, connu aussi comme Amarr Sombre. Les trois femmes semblaient taillées dans le même moule avec leurs longues chevelures noires retenues par des broches en métal richement sculpté. Leurs yeux pales et froids rappelait à l’homme l’acier des coques dont était construit leur navire de guerre. Elles étaient jeunes, probablement, des officiers fraîchement sortis de l’académie militaire. Il en fut vaguement soulagé. Sans doute une simple mission de routine.
« Que puis-je faire pour vous capitaine ? », demanda –t-il en s’adressant à la plus petite des trois femmes.
L’officier sortit de sa ceinture une plaque de mémoire qu’elle tendit à l’homme.
« Nous voulons savoir si vous avez reçu la visite de ce navire », demanda-t-elle d’un ton monocorde.
Le chef de la station se gratta le crâne. Le succès de Port Esperanza se basait sur sa discrétion. Si les trafiquants qui négociaient dans le secteur savaient que les données étaient livrées aux forces impériales, le commerce risquait d’en souffrir. Pensif, il glissa le chip dans son terminal et examina les données qui scintillaient sur l’écran.
« Ce navire est bien passé ici », déclara-t-il en effaçant le rapport d’un geste sec.
« D’où venait-il et ou allait-il ? », demanda sèchement celle qui dirigeait le groupe.
L’homme poussa un petit gémissement et se lança dans une série d’explication sur la confidentialité des plans de vols et l’indépendance des Minmatar ainsi que leur profond dévouement à l’Empire. Plein d’espoir il scruta le visage neutre des trois officiers qui attendaient calmement, les jambes légèrement écartés, les mains croisées dans le dos.
« Ce navire est soupçonné de piraterie », ponctua calmement une des femmes sans lâcher du regard l’homme qui se repliait dans son fauteuil. « Si nous soupçonnons cette station de collaborer avec les pirates, nous la détruirons ».
Le chef de Port Esperanza sursauta, le visage blanc. Il connaissait assez les Amarr pour savoir qu’ils ne plaisantaient pas. La destruction d’une simple base commerciale aux limites de l’espace Amarr ne provoquerait aucune réaction des autres nations. Personne ne voulait se mêler des affaires internes de leur Empire.
« Ce que vous me demandez provoquera la ruine de mon cartel », gémit-il en baissant les yeux pour éviter le regard glacial des Khanid.
Une des trois femmes s’avança vers le directeur. Son visage était plus doux que celui de ces deux collègues et il arriva même à trouver dans le bleu très pâle de ses yeux une légère trace de compassion.
« Nous comprenons votre situation. Votre cœur vous dicte la justice et la fidélité à votre cartel la discrétion. Ecoutez votre cœur et personne n’en saura jamais rien. Nous pouvons nous montrez très discrètes. Nous vous permettons même d’effacer de vos registres la présence de notre navire. Une fois cette malheureuse histoire terminée personne ne saura que nous sommes venues. »
L’homme hésita un court un instant puis souffla dans un murmure.
« Ce vaisseau est toujours dans la station »
Les trois Khanid se regardèrent, ne pouvant masquer totalement leur surprise.
« Vous en êtes certain ? »
« Totalement. Ce vaisseau est dans les dock depuis trois jours et je n’ai aucune sortie en ce qui les concerne », fit-il en tournant l’écran vers le groupe. « Il y avait trois membres d’équipages. Les noms sont là », insista-t-il en pointant du doigt les noms qui apparaissait dans le formulaire de payement des services portuaires.
« Pouvez vous savoir où ils se trouvent ? »
Le directeur secoua la tête.
« Non. Les frais pour le navire sont débités automatiquement d’une carte. Si ils utilisaient cette même carte pour d’autres dépenses je pourrais suivre leur trace mais malheureusement ce n’est pas le cas », conclut-il en éteignant à nouveau l’écran.
Le capitaine hocha la tête pensive.
« Nous allons les chercher nous même. Surtout ne laisser pas ce vaisseau appareiller. Si vous recevez une demande dans ce sens prévenez-nous de suite. A partir de maintenant cette histoire est entièrement dans nos mains. »
Soulagé d’en avoir terminé, l’homme se leva pour saluer les militaires qui disparurent dans la coursive.
• • •
Le vaisseau pirate semblait dormir au milieu de l’agitation qui régnait sur les docks. Sur le quai voisin, un groupe d’homme engoncés dans des exosquelettes déchargeaint un transporteur Caldari sous les ordres d’un contre maître qui hurlait ses ordres. L’homme était perché sur un conteneur métallique et ponctuait régulièrement ses instructions d’un flot d’injures qui remettait en cause leurs capacités reproductives. C’était l’ambiance typique de toutes les stations, un étrange mélange de fébrilité et d’agressivité.
Les trois Amarr frissonnèrent. Sans vêtement de protection la température des zones de déchargement était difficilement supportable. Le navire qui les intéressait était une frégate de type « probe », un navire Mimatarr capable de transporter une cargaison de faible volume. Trouver le vaisseau s’était révélé un jeu d’enfant. Impressionné par les uniformes, le responsable du port s’était empressé de leur indiquer la localisation exacte du navire, leur proposant même une escorte qu’elles refusèrent poliment.
A l’exception de l’éclairage de veille, la frégate ne montrait aucun signe d’activité. De long capable électrique partant des quais alimentaient les systèmes de survie en énergie. C’était la procédure standard pour tous les appareils non habités en attente.
Yin s’engagea sur la passerelle qui donnait accès au sas principal. Comme elle s’y attendait, celui-ci était verrouillé. Sans le code de sécurité, ouvrir l’écoutille aurait nécessité un matériel lourd dont elles ne disposaient pas. Bien entendu, elle pouvait toujours essayer de recourir au chef de station, mais obtenir des renseignements était une chose, forcer l’écoutille d’un navire de commerce, même soupçonné de piraterie, une autre. Il demanderait sûrement confirmation aux autorités de la région, ou en tout cas les avertiraient.
Déçue, elle fit demi-tour pour rejoindre le reste du groupe qui déambulait entre les conteneurs. Il y en avait des centaines, empilés les un sur les autres, provenant des quatre coins de la galaxie. De pièces de vaisseaux en passant par des produits alimentaires et du matériel électronique, tout semblait se vendre et se négocier. Elles passèrent même à coté d’un générateur « warp » de fabrication Amarr. Bien qu’elles reconnaissaient l’engin, c’était un modèle qu’elles ne connaissaient pas. Curieuse, Ayala, l’ingénieur de bord tourna autour du générateur, essayant de distinguer dans la pénombre une quelconque référence.
« Vous cherchez quelque chose ? »
Les trois militaires se tournèrent vers la silhouette qui s’avançait vers elles. Malgré le faible éclairage, elles reconnurent le contre maître qui dirigeait le déchargement du transporteur Caldari. Il devait mesurer plus de deux mètres. Son visage lacéré par une cicatrice et ses traits anguleux lui donnait un air menaçant, impression que sa voix puissante n’atténuait pas.
Yin toisa l’homme du regard, vaguement vexée du manque de respect de l’individu.
« Nous cherchons les propriétaires de ce navire », répondit-elle en montrant du doigt la frégate « probe ».
Le contremaître ne daigna même pas tourner la tête.
« Vous ne les trouverez pas dans mes conteneurs en tout cas », grogna-t-il en illuminant le générateur « warp » à l’aide d’une puissante torche électrique.
Ayala se redressa, passant une main sur ses genoux pour en nettoyer la poussière. Elle cligna des yeux et observa à son tour l’homme qui se dandinait d’un pied à l’autre.
Yin ignora la remarque et demande d’une voix plus tranchante.
« Vous avez déchargé ce navire ? ».
« Je décharge tout les putains de navires de cette zone ma petite dame. Vous êtes sur mes docks », répondit-t-il en ponctuant la fin de sa déclaration d’un claquement du pied. « Et dites à votre copine d’arrêter de tripoter mon générateur », ajouta-t-il en balançant sa lampe torche de gauche à droite.
L’officier Amarr fronça les sourcils, ses yeux légèrement bridés virant au gris. De son coté, l’ingénieur leva les mains en souriant, revenant vers le groupe.
« Vous avez vu le capitaine ? »
« Si je l’ai vu ! », rugit le colosse en baissant le faisceau lumineux vers le sol. « Je l’ai admirée vous voulez dire ! Une Mimmatar drôlement bien roulée si vous me permettez l’expression. Elle a débarqué avec un autre type. Il y a deux cycles de cela.»
« Sont-ils revenus ? »
Le docker secoua la tête.
« Non. Le vaisseau est en veille et à mon avis pour un bout de temps. »
« Vous dites cela à cause des systèmes de survie ? », demanda l’ingénieur en prenant pour la première fois la parole.
L’homme approuva vigoureusement, sortant de la poche de sa combinaison de travail une petite fiole dorée.
« Oui. En général les indépendants sont tellement pressés de repartir que ils ne mettent pas le navire en veille. C’est interdit mais la station ferme les yeux pour quelques cycles. Celui là en a facilement pour trois rotations, rien que pour réinitialiser les systèmes. »
« Et qu’ont-ils déchargés ? »
Le contremaître ouvrit la fiole et but rapidement une lampée après quoi il poussa un sourire de profonde satisfaction.
« Pas grand-chose. Le générateur « warp » et des caisses de petites tailles. Pas plus de trois ou quatre. Ils ont tout emmené. »
Après avoir remercié le dockers et acheté son silence avec un paquet d’ « i.s.k ., les trois femmes rejoignent leur navire.
Ayala se jeta sur les terminaux, pianotant fébrilement sur le clavier. En tant qu’officier de la flotte, elle avait accès aux banques de données de l’Empire ou dormaient des milliers d’années d’information.
« Tu cherches quoi ?», demanda Yin vautrée dans son siège de pilote, les pieds posés sur la console de navigation. Elle avait troqué son uniforme contre une combinaison de vol de couleur noire.
«Ca », répondit l’ingénieur en montrant l’écran principal qui scintillait dans la pénombre de la passerelle.
Le capitaine bascula la vue vers son propre terminal et examina à son tour les données. C’était la fiche technique d’un navire d’attaque Ammar vieux de deux cents ans.
« Explique toi »
« J’ai relevé le numéro du générateur « warp » qui était sur le quai. Chaque générateur porte un code d’identification lié à celui du navire. Et ce générateur appartient à ce bâtiment, disparu depuis deux siècles en compagnie de trois cents autres vaisseaux de guerre. »
Auteur : Cameron